Iqra' – Proclame !

En mémoire de Charles-André Gilis
— Sidi Abd ar-Razzâq Yahyâ —


L’envahissement du modernisme, les moyens puissants dont il dispose, rendent vaine toute tentative de restaurer extérieurement la grandeur de l’islâm. En particulier, le rétablissement du califat ne sera pas possible avant l’heure fixée par Dieu. Parmi les noms d’Allâh, al-Haqq présente la particularité de désigner Dieu Lui-même ; or, ce nom signifie à la fois « la vérité » et « le droit ». La force de l’islâm n’est pas dans sa puissance extérieure, qui appartient au domaine des réalités contingentes, elle est dans sa vérité et dans son droit qui sont universels et indépendants de toute manifestation visible de la puissance divine : Allâh est l’« Indépendant à l’égard des mondes » (ghanî ‘an al-‘âlamîn). Il importe d’affirmer aujourd’hui l’essence unique et incomparable de la lumière prophétique dont procède l’islâm dans sa pureté et son intégrité. Encore faut-il comprendre en quoi celle-ci consiste [...]. Les trois maîtres que nous avons cités sont ceux dont les écrits renferment les repères doctrinaux utiles à cette compréhension. Ibn Arabî, René Guénon, Michel Vâlsan sont les auteurs dont nous reconnaissons la pleine autorité doctrinale pour la proclamation, face au monde moderne, de l’identité islamique véritable en conformité avec l’ordre divin donné au Prophète à l’origine de la révélation : « Iqra’ », c’est-à-dire : « Proclame ! » C’est là ce qui est requis de la communauté islamique dans la phase actuelle, qui correspond à une situation de guerre sainte...

L'intégrité islamique, ni intégrisme ni intégration,
extrait du chap. III.


— Présentation —

Charles-Andre Gilis (1934-2025) fait partie de ces rares écrivains qui furent contemporains de René Guénon (1886-1951) et disciples de Michel Vâlsan (1907-1974). Il connut dans sa complexité le milieu hétérogène des « guénoniens », dont les rivalités et les antagonismes permirent de vérifier, de manière infaillible, les enseignements adaptés à la crise de notre temps. À l'intérieur de ce milieu qui ne concerna toujours qu'un petit nombre de lecteurs, ses écrits opérèrent une forme salutaire de « discrimination », qui écarta d'un côté et retint de l'autre les initiatives susceptibles de s'intégrer au « plan divin » engagé par René Guénon. L'action miséricordieuse de l'Orient, telle qu'elle fut envisagée pour la première fois dans l'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues, prit avec Michel Vâlsan la forme discrète mais sensible d'une présence islamique de filiation akbarienne. Tandis que les ouvrages du Cheikh Abd al-Wâhid Yahyâ s'appliquèrent à la réforme de la mentalité moderne et à la pleine conscience du tawhîd, présent au cœur de chaque tradition régulière, le Cheikh Mustafâ Abd al-Azîz assura une étape complémentaire de plus grande détermination formelle, ainsi qu'une action vivificatrice, à l'intérieur du tasawwuf, destinée à préparer l'avènement d'un authentique redressement traditionnel.À la suite de ses deux illustres maîtres, Sidi Abd ar-Razzâq Yahyâ accompagna et appuya ce mouvement effectué en deux temps et selon un modèle prophétique éminent (1). De 1972, date de son premier compte rendu publié aux Études Traditionnelles, à 2015 et la parution de La Maison du Prophète, son œuvre posa les jalons nécessaires à la victoire finale de la risâla muhammadienne. L'hostilité éprouvée et maintes fois endurée ne put contrarier la marche irrésistible de ce courant intellectuel, qui puisa à la source la plus élevée de l'ésotérisme de l'islâm en la personne du Cheikh al-Akbar Muhy-d-Dîn Ibn Arabî, d'une manière qui vérifia encore la qualification et la légitimité de ceux appelés à la soutenir. L'opinion courante, facile à s'émouvoir et à juger la surface des événements, manque l'épaisseur de l'homme qui refuse la voie hésitante de ses contemporains. Charles-André Gilis s'engagea tout entier dans le sillon tracé par la Providence, en adéquation avec ses possibilités propres et les déterminations essentielles de son être. Il accepta et assuma le regard porté sur la « singularité » qui le conduisit, à l'âge de vingt-cinq ans, en Afrique noire, là où la mentalité européenne se heurta toujours au mystère de l'« âme bantoue » (2). Son parcours, pour énigmatique qu'il paraîtra au premier abord, répondit à la stricte économie d'une fonction traditionnelle relevant d'un ordre des plus réservés du tasawwuf.


(1) Les fonctions respectives de René Guénon et de Michel Vâlsan ont été mises en correspondance avec les deux phases — mekkoise et médinoise — de la révélation faite au Sceau des prophètes ; voir L'Héritage doctrinal de Michel Vâlsan, p. 54.
(2) Le terme « bantou », utilisé par le R. P. Placide Tempels dans son ouvrage La Philosophie bantoue (1945), renvoie à tous les hommes de race noire et, plus largement, à tous les peuples « situés symboliquement dans l'hémisphère sud » ; voir Le Maître de l'Or, p. 101.

— Chronologie —
La vie de Charles-André Gilis
en quelques dates

Portrait de Charles-André Gilis (Sidi Abd ar-Razzâq Yahyâ) en 2013

Sidi Abd ar-Razzâq Yahyâ en 2013


12 août 1934 — Naissance de Charles André Jean Gilis à Louvain, dans l’ancienne province belge de Brabant. Bien que ses origines familiales soient flamandes, sa langue maternelle est le français.

1945-1954 — Charles-André Gilis poursuit ses « Humanités » à l'Institut Saint-Louis de Bruxelles. Deux années de « Candidature » en Philosophie et Lettres débouchent sur son admission en faculté de droit à l'Université catholique de Louvain.

1958 — Découverte des écrits de René Guénon grâce aux références trouvées dans L'Islam et le Graal de Pierre Ponsoye, ouvrage composé sous la direction de Michel Vâlsan (Cheikh Mustafâ Abd al-Azîz).

1959-1960 — Séjour de six mois au Congo-Léopoldville. Les circonstances favorables de ce premier voyage en Afrique amènent Charles-André Gilis à s'intéresser au mouvement kimbanguiste et à faire la connaissance du R. P. Placide Tempels au Katanga. Cette expérience est relatée dans son premier ouvrage : Kimbangu, fondateur d'Église, publié à l'été 1960.

1961 — Retour au Congo qui a obtenu l'indépendance en juin 1960. Un poste de conseiller technique aux Affaires étrangères lui est offert par le nouveau ministre Justin Bomboko. Charles-André Gilis se propose d'écrire la vie du président Kasa-Vubu.

1963-1964 — Le témoignage recueilli auprès du président conduit à la rédaction de Kasa-Vubu, au cœur du drame congolais, qui paraît en janvier 1964. Charles-André Gilis intègre le cabinet présidentiel en tant qu'attaché de presse et rédacteur des discours du président.

1965 — Coup d'état militaire de Joseph-Désiré Mobutu. Charles-André Gilis est relégué aux Affaires étrangères.

1967 — Retour en Europe. Charles-André Gilis se met en relation avec Frithjof Schuon et Michel Vâlsan. Cette première entrevue est suivie d'un départ au Liban afin d'apprendre la langue arabe.

1968 — Séjour d'un an à Damas pour approfondir sa connaissance de l'arabe.

1969 — C'est auprès de Michel Vâlsan que Charles-André Gilis choisit d'embrasser l'islâm. Rupture concomitante avec Frithjof Schuon.

1971 — Premier Pèlerinage à La Mekke.

1972 — Charles-André Gilis donne aux Études Traditionnelles un premier compte rendu qui a pour objet le Yoga tantrique de Julius Evola. La réaction hostile de ce dernier est significative du bouleversement que connaît alors la « polémique traditionnelle ». Ces publications constituent de véritables « travaux pratiques » afin de recevoir l'enseignement de Cheikh Mustafâ.

1974 — La mort soudaine de Michel Vâlsan (26 novembre, 11 Dhû-l-Qi‛da 1394 H) conduit Charles-André Gilis à accepter la direction des Études Traditionnelles. Dès janvier 1975, il est investi d’une fonction d’imâm au sein de la communauté de son maître décédé.

1977 — Refus inattendu d'André Villain, le propriétaire des Études Traditionnelles, de publier le texte « À propos d’un Colloque sur René Guénon ». Cet incident entraîne le départ de Charles-André Gilis de la revue.

1978 — Deuxième Pèlerinage à La Mekke. Certains aspects du rite mekkois retiennent suffisamment l'attention de Charles-André Gilis pour qu'il décide la rédaction d’un ouvrage qui fera date.

1982 — Trois années de travail sont nécessaires pour faire paraître La Doctrine initiatique du Pèlerinage à la Maison d’Allâh. Sa connaissance de l’œuvre guénonienne et des écrits du Cheikh al-Akbar lui permet d’établir, pour la première fois en Occident, la signification ésotérique des étapes clés du Hajj.

1983-1984 — Charles-André Gilis publie une traduction remarquée des poèmes de l’Émir Abd al-Qâdir figurant en tête du Kitâb al-Mawâqif. Il s’affirme, dès son troisième ouvrage, Le Coran et la fonction d’Hermès (réédité en 1994 sous le titre Les Trente-six Attestations coraniques de l'Unité), comme un traducteur et un commentateur exigeant de l’œuvre d’Ibn Arabî.

1985 — Le fils aîné de Cheikh Mustafâ, Sidi Muhammad Vâlsan, impose sa direction aux disciples de son père. Charles-André Gilis est écarté de l'imâmat.

1986 — L’Introduction à l’enseignement et au mystère de René Guénon ouvre un cycle d’études sur la fonction de Cheikh Abd al-Wâhid. L’ambition de présenter cette fonction traditionnelle en rapport avec celle de Michel Vâlsan va traverser toute la carrière de Charles-André Gilis de façon à mettre en évidence l’intention cachée et proprement « ésotérique » qui sous-tend l’œuvre guénonienne.

1987 — Charles-André Gilis est invité par le ministère algérien des Affaires religieuses à donner une communication au sujet de René Guénon lors du Séminaire de la Pensée islamique qui se déroule à Mascara. Il obtient des autorités algériennes que quatre de ses ouvrages soient édités en Algérie.

1989L’Esprit universel de l’Islam bénéficie d’une première édition à Alger (1998 pour l'édition française). L'année suivante, c’est Marie en Islam qui profite de la même faveur des autorités locales.

1991René Guénon et l'avènement du troisième Sceau poursuit l'effort de présentation entrepris avec l’Introduction à l’enseignement et au mystère de René Guénon. L'ouvrage insiste sur le sens islamique de l'œuvre de Cheikh Abd al-Wâhid Yahyâ et sur la portée de sa fonction à l'intérieur du tasawwuf.

1993-1994 — Par sa densité doctrinale et la richesse de ses références en matière de symbolisme, Les Sept Étendards du Califat représente une nouvelle contribution majeure au domaine des études traditionnelles. Le contenu de cet ouvrage est augmenté par les Études complémentaires sur le Califat qui appuient encore sur la notion de « califat ésotérique ». La dignité califale, ainsi comprise du point de vue initiatique, se trouve dès lors régulièrement étudiée dans les écrits de Charles-André Gilis. Cette période voit par ailleurs la rencontre avec Yûsuf Tata Cissé, grand connaisseur de l’empire soninké du Wagadu. Elle permet à Charles-André Gilis de recueillir de précieuses informations sur ce qu'il appellera « les survivances de l’hermétisme dans la tradition africaine ».

1997 — Les contacts établis avec les représentants d’un village malien situé dans la région de Kayes se concrétisent par un premier séjour en territoire soninké.

1998 — Parution de la traduction intégrale des Fusûs al-Hikam, « Le Livre des Chatons des Sagesses ». L'abondant commentaire qui éclaire le texte vise tout particulièrement à dégager le sens des enseignements du Cheikh al-Akbar à la lumière de ceux de René Guénon et de Michel Vâlsan.

1998-2000 — L’expérience directe du continent africain conduit à la publication d'une série d'articles intitulée Le Maître de l’Or, sur l'actualité du courant traditionnel identifié à l'« hermétisme » au sein du tasawwuf. Les idées de « royauté » et d'« empire » y sont mises à l'honneur dans une perspective doctrinale analogue à celle qui avait servi à rendre compte des rites du Pèlerinage.

2003-2004 — Deux courtes études viennent synthétiser des enseignements essentiels sur des sujets d'une grande actualité : la question de la contrefaçon sioniste en Palestine est traitée sans détours dans La Profanation d'Israël selon le Droit sacré ; tandis que la prédisposition de la loi sacrée de l'islam (sharî'a) à servir de point d'appui au redressement du monde occidental fait l'objet de L'Intégrité islamique, ni intégrisme ni intégration.

2005 — Les Aperçus sur la Doctrine akbarienne des jinns, adressés « aux musulmans africains de race noire », exposent les enseignements du Cheikh al-Akbar en lien avec la « modalité subtile » de l'homme qui prédomine en Afrique, de manière à expliquer les spécificités de l'« islam noir ».

2006 — Le rythme des publications connaît une notable accélération : Qâf et les Mystères du Coran glorieux précède de quelques mois seulement la parution de Tawhîd et Ikhlâs, puis de La Petite Fille de neuf ans. Ces deux derniers ouvrages s'accompagnent de la volonté de Charles-André Gilis de faire désormais prévaloir son nom islamique : Abd ar-Razzâq Yahyâ.

2007 — Les concessions inquiétantes de l'Église catholique envers le sionisme ainsi que l'élaboration d'une « contre-doctrine » qui lui sert à repenser ses rapports avec le judaïsme sont magistralement dénoncées dans La Papauté contre l'Islam. Les considérations entourant les origines de la religion chrétienne prolongent celles exposées dans l'Introduction à l'enseignement et au mystère de René Guénon et constituent l'un des apports les plus remarquables — et certainement l'un des plus méconnus — de l'œuvre de Charles-André Gilis.

2008Métaphysique de la Zakât est l'occasion de développer et de compléter les enseignements relatifs au « monde intermédiaire » abordés dans Les Trente-six Attestations coraniques de l'Unité. Le dernier chapitre revêt une importance capitale en ce qu'il annonce « la fin de l'immunité » et met en demeure tous « ceux qui suivent Cheikh Abd al-Wâhid avec une intention droite de rejoindre la tradition de la miséricorde finale ».

2009 — Les mises au point se poursuivent dans L'Héritage doctrinal de Michel Vâlsan avec le souci toujours d'assumer la défense de Cheikh Mustafâ, qui honore encore Sidi Abd ar-Razzâq Yahyâ.

2010 — Le Petit Traité d'al-Haqq donne un aperçu des différents points de vue où le nom divin al-Haqq exerce « son pouvoir souverain ».

2012-2015 — Parution de L'Arbre de Lumière et la Tradition universelle. L'ultime hommage rendu à de Cheikh Abd al-Wâhid et de Cheikh Mustafâ prend la forme d'une synthèse inédite avec René Guénon 1907-1961, qui scelle le sens profond des écrits de ces deux illustres maîtres. Enfin, La Maison du Prophète vient clore un enseignement sans équivalent à l'usage de notre temps.

2022-2025 — Sidi Abd ar-Razzâq Yahyâ se retire dans sa résidence d'Ixelles en Belgique, où il décède le 3 juillet 2025 (7 Muharram 1447 H). Il laisse derrière lui une œuvre dense, aux références incomparables, à destination de tous « les lecteurs de bonne foi et de bonne volonté ». Ce qui devait être accompli par lui dans le domaine doctrinal l’a été avec un succès évident. Si l'élection dont il a reçu la faveur apparaît aujourd'hui manifeste par la « somme » que constitue l'ensemble de ses écrits, la nature de cette élection appartiendra toujours au « mystère » de sa personne — radiya-Llâhu 'anhu.


— Chronologie —
La vie de Charles-André Gilis
en quelques dates


2010 — Le Petit Traité d'al-Haqq donne un aperçu des différents points de vue où le nom divin al-Haqq exerce « son pouvoir souverain ». L'instauration de la « religion d'al-haqq » (dîn al-haqq), qui confirme et abroge les lois sacrées antérieures, relève du « Pôle du monde humain » (Qutb al-'âlam al-insânî) et de l'Autorité que René Guénon a désignée au travers de la figure du « Roi du Monde ».


— Notes de lecture —

— Proclame ! —